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Juin 17

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Les Premiers qui firent face… Fort d’Aubin-Neufchâteau 10-21 mai 1940

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comparatif entrée

 

Ce charmant petit village, formé d’une série de hameaux aux noms délicieux : Les Weides,Affnay, Wodémont, Wichampré, Mauhin, Aubin et Neufchâteau, était tout à fait ignoré du reste de la Belgique, jusqu’au jour terrible de la guerre où la grosse voix de ses canons attira l’attention du pays et où la résistance magnifique de la garnison qui s’y battait força l’admiration des ennemis eux-mêmes.

C’est en 1936 que le fort d’Aubin-Neufchâteau fut construit, et les travaux étaient à peine terminés le 10 mai 1940.
L’entrée du fort.

Le fort de Neufchâteau fait partie d’une puissante organisation défensive qui couvrait la position de Liège. Une ligne principale partant d’Eben-Emael, Neufchâteau, Battice, Pepinster, Remouchamps, Comblain-au-Pont (ces deux derniers forts ne furent jamais construits). Entre des forts de la rive droite de la Meuse, des casemates devaient être construites qui abriteraient de la grosse artillerie, mais les événements ne permirent pas leur établissement.

Le rôle du fort de Neufchâteau était donc d’interdire l’infiltration dans les intervalles des gros ouvrages : Battice et Eben-Emael, de défendre aussi la « ligne d’invasion » traditionnelle allant d’Aix-la-Chapelle à Visé par Gemmenich et Aubel.

Un fort !

Seuls les enfants se figurent encore un fort comme on en reçoit à Saint-Nicolas, sur le modèle du château des Comtes, à Gand, ou celui de Bouillon. Un fort moderne est une véritable caserne souterraine. Celui d’Aubin était enfoui à trente mètres de profondeur.

Le « cerveau » du fort est le « bureau de tir » ou le P. C. (Poste de Commandement) qui, par un réseau téléphonique des plus fournis, met le Commandant de la position en relation constante et rapide avec tous les éléments du fort.

Une « centrale électrique » puissante, construite dans le fort même par l’officier électricien, le lieutenant Radoux, assure l’énergie nécessaire pour tous les besoins de la garnison : ventilation, éclairage, coupoles et ascenseurs, cuisine électrique.

Deux « organes » sont importants pour la position fortifiée : les poumons et les yeux.

Les poumons sont les deux « prises d’air » qui portent les noms de bloc 0 et bloc P. De puissants ventilateurs pompent l’air extérieur et le chassent dans les « gaines d’air » circulant dans tout l’ouvrage et assurant ainsi un air vif et frais. Le danger des attaques par gaz pouvant être spécialement grave pour une forteresse, la prise d’air est munie d’une « cheminée » en acier spécial, très résistant, et qui peut s’élever au-dessus des vagues toxiques. En fait, elles servirent surtout d’excellent « poste d’observation ».

Les « yeux » du fort sont les P. O., ou « postes d’observation ». Sous de petites cloches blindées, un guetteur et un téléphoniste veillent, et, par un périscope ou à la jumelle, fouillent l’horizon et communiquent avec le P.C., les observations faites. C’est de là que les mouvements de l’ennemi sont surveillés ; c’est de là aussi que se règlent les tirs de l’artillerie.

Comme arme de guerre, le fort est muni de coupoles, de coffres de flanquement et de bloc mortier. Ces noms sont nouveaux pour les profanes, et le soldat de forteresse les emploie facilement sans se faire comprendre de son interlocuteur.

Voici le « massif » ou le fort proprement dit. Deux coupoles, armées chacune de deux canons jumelés de 7,5 et flanquées, de droite et de gauche, d’une cloche d’observation. Le B III est l’entrée, ou techniquement « la poterne d’entrée », d’un blindage d’acier et de béton. Au centre, le bloc M. ou le bloc mortier. Alors que les coupoles se soulèvent et pivotent vers la direction du tir avant de lâcher leur bordée, le bloc mortier est dissimulé et expédie discrètement ses petites bombes à ailettes si efficaces pour la défense rapprochée.

Le fort est entouré de fossés protégés par un mur vertical de plus de 4 mètres, empêchant toute attaque par blindés. Les fossés sont à sec.

Dans les angles se trouvent des « coffres de flanquement » ; de là, un canon de 4,7, des mitrailleuses et fusils-mitrailleurs et tubes lance-grenades assurent un bon accueil à qui voudrait s’aventurer dans les fossés.

Enfin, pour terminer, la rampe d’accès est une route encaissée menant vers les fossés et défendue par le coffre C III et par les mitrailleuses de la poterne ; un goulot protégé de deux fortes grilles en ferme l’accès.

10 mai 1940.

Le 9 mai, j’accompagne, à Moresnet, un groupe d’habitants d’Aubin-Neufchâteau.

Comme je m’avançais vers le bois avec quelques enfants, une femme de l’endroit me dit :

– N’allez pas plus loin. Depuis le matin, les Allemands coupent les barbelés de la frontière ; ils sont si nombreux qu’un chat ne passerait pas.

Je signale la chose au poste des « Unités Cyclistes Frontières » (U. Cy. Fr.) de Hombourg, et dès ma rentrée au fort, j’en fais part au commandant d’Ardenne qui se met en rapport avec le 3e C. A. (3e Corps d’Armée) d’où il lui est répondu.

– Nous savons, il y a des troupes, mince pellicule de protection, sans intention agressive.

Le soir, à 9 heures, les permissions sont rétablies. Nous projetons un voyage pour le lendemain, à Battice et Trancrémont.

A 0 h. 50, une estafette vient nous rappeler au fort. Alerte !

En rentrant, nous sommes frappés par le calme qui règne, malgré une activité intense. Tout se passe comme à l’exercice. L’adjudant Cloos a en main les miliciens 40 qui rentrent dans le fort tout le matériel et les provisions. Pendant que des centaines de kilos de pommes de terre dégringolent la longue volée des escaliers, le matériel de couchage, les papiers du bureau de la batterie, le mess et la cantine sont, déménagés en quelques heures. La nuit est claire et on travaille avec ordre et facilité.

L’alerte réelle est donnée vers 1 h. 30 et confirmée par T. S. F. à 2 h. 20.

Les hommes sont à leur poste dans les locaux de détente de chaque organe de tir. Les Mi. C. A.[2] sont en place sous le commandement du lieutenant Everard de Harzir.

A 4 h. 10, les premiers avions survolent le fort. L’aube se lève, claire, sans brouillard ; à peine une légère brume couvre-t-elle la vallée de la Meuse du côté d’Eben -Emael.
Aspect du coffre I après le bombardement.

Les postes de guet ont fort à faire. De minute en minute, ils nous transmettent leurs observations.

A 4 h. 40 : 33 avions survolent Eben-Emael ; à 4 h. 44 : 38 sur la ligne frontière hollandaise, et le flot continue… A 4 h. 46 : 60 appareils vers Van Roost et 36 vers Maëstricht. Le spectacle est émouvant et imposant ; un vrai défilé de revue… Le ciel est rempli de ces oiseaux de mort et l’atmosphère bourdonne.

A 4 h. 52, c’est de Fouron que les escadrilles surgissent, volant de 7.000 à 9.500 mètres, points blancs qui brillent dans l’aube. Tout à coup, 16 gros bombardiers volant bas viennent vers le fort. L’attaque va-t-elle commencer par un bombardement ? Non… ils passent, mais bientôt un éclatement terrible et une gerbe de feu surgit sur le massif d’Eben -Emael.

A 5 h. 12, un avion passe à dix mètres du P. O.[3] de Fouron, et à 5 h. 13, c’est Mauhin qui signale 30 avions au-dessus de son abri.

Eben reçoit la visite des parachutistes : à 5 h. 25, nous les voyons descendre.

Le moral des hommes n’est atteint en rien. Bien au contraire, quel calme devant la ruée !

Au coin des baraquements, on regarde, par groupe, pendant que les « bleus », les braves petits gars de la classe 40, se démènent. Comme je l’ai dit, Cloos, s’affaire, il a l’œil à tout, sur la cave à vider, les meubles à faire sortir, les papiers à brûler, les avions à regarder aussi !… Le vaillant adjudant fait son travail avec méthode, comme s’il assistait à une réception de marchandises venant d’un dépôt-annexe.

Pendant ce temps, la D. C. A. hollandaise tire sans arrêt. Un nuage de poussière couvre le fort d’Eben-Emael ; on voit très distinctement les points blancs des parachutes. Les forts de Pontisse et de Barchon tirent de toutes leurs pièces sur le massif d’Eben et leur tir est efficace : ils nettoient les coupoles du flot des assaillants.

Le Fort entre en action.

Il est 6 h. 07. Un coup éclate, Neufchâteau a ouvert le feu !

Ces coupoles sombres et muettes qui, depuis des mois, sont occupées et toujours immobiles… les P. O. équipés et qui n’ont encore servi qu’à admirer le paysage, tout cela va se mettre en branle. Tir d’interdiction et entretien des destructions.

Le commandant d’Ardenne est au bureau de tir ; il ne le quittera plus avant le lendemain à l’aube, sans perdre un instant son petit air gavroche qui a fait tant de bien au moral des hommes pendant le siège. Il a l’air satisfait, tous les rouages fonctionnent à merveille… le fort, « son » fort est au point. Neufchâteau entre dans l’Histoire.

A l’extérieur, les mitrailleuses anti-avions sont à leur poste, et le lieutenant Everard deHarzir, officier des services extérieurs, s’extériorise effectivement. Ses longues jambes le transportent partout avec une vitesse qui semble lui conférer le don d’ubiquité. On le voit aux Mi C. A. et, tout à coup, le voilà au Bloc P. Comment y est-il arrivé ? C’est un mystère… mais on l’a à peine retrouvé, qu’il apparaît près des baraquements. C’est presque un feu follet… de dimension, évidemment.

Au bloc P. – La fin de Rosalie !

Rosalie, notre voisine, était pour les soldats, des plus accueillantes. Elle gardait les vélos qui permettaient de vite regagner la ferme familiale aux heures de liberté, elle logeait les ouvriers des travaux d’aménagement, elle cachait aussi l’entrée du fort et… justement, parce qu’elle cachait l’entrée, il faut la faire partir. Le sergent Dewolf, encore un brave celui-là, avec son équipe de Génie, se charge de déplacer notre encombrante voisine… 150 kilos de poudre… ce sera beau !

Pendant ce temps, accompagné de l’abbé Boulangé, je quitte le fort. Nous sommes casqués, bottés, équipés « en tenue de campagne », et nous allons au village. Les braves habitants d’Aubin sont sur le seuil de leurs portes ; ils n’ont guère l’impression de se trouver en guerre.

Nous trouvons le cher curé dans les transes. Il est monté au grenier… pour mieux voir !

Et sa maman infirme, qu’en faire ?  Les ponts sautent, les routes seront barrées…

Mais voilà que les prêtres-soldats reviennent au fort. Le brancardier fait tinter une petite .sonnette : je transporte, au fort, le Saint-Sacrement. Le Bon Dieu est avec nous ! Il partage notre exil. Il sera notre force et notre consolation. Installé dans la petite chambre de l’aumônerie, il est à la portée de ces braves qui vont bientôt être enfermés. «Mansionemfaciamus apud Eum… » (Nous ferons notre demeure auprès de Lui…)

Pendant que je fais le tour des «organes[4] », l’abbé Boulangé monte à la surface. Les avions passent très bas… un avion belge nous survole à ras du sol ; nous apprendrons plus tard que c’est le sous-lieutenant aviateur Peterkenne qui, affrontant la nuée des appareils allemands, parvient à patrouiller sur toute la frontière… Le brave type !

Le Génie invite à se mettre à l’abri, car « Rosalie », va disparaître… Une explosion formidable. Des éclats et débris volent partout. Des tuiles, des madriers, des châssis de fenêtre… tout cela est lancé en l’air, tourbillonne, puis s’aplatit… Quand la poussière s’est dissipée, un trou béant et des décombres… c’est ce qui reste de « Rosalie » !

Pendant qu’on place les barbelés, le prêtre-brancardier recherche le vieux Christ duCarrefour… On le retrouve les bras cassés… le premier grand blessé du fort !

Les Allemands arrivent !

Le D.L.O.[5] de Merkhof, communique que les Unités Cyclistes Frontières se replient. Les guetteurs du poste de Hombourg restent en poste avancé. Ces braves, qui auraient pu se retirer, ont choisi volontairement la mission la plus difficile. Ils savent qu’ils seront bientôt les seuls soldats belges sur une distance de plus de dix kilomètres. Ils quittent le village et s’installent au tournant de la route, derrière une haie qui leur permet d’observer la place deHombourg.

Bientôt, ils signalent l’arrivée des Allemands. Les troupes s’arrêtent et vont bivouaquer sur la place… Ils s’installent, en effet… A ce moment, le commandant d’Ardenne déclenche une salve de cent coups, qui offre à ces indésirables la réception qui leur convient. Quelques instants plus tard, le major des U. Cy. Fr. confirme le bon ajustage du tir, tout a fait but…

Nos observateurs se replient à Remersdael et dirigent, par leurs observations, de nombreux tirs de retardement qui battent ainsi les passages obliges, et contrarient l’avance de l’ennemi.

Un moment, ils voient s’avancer vers eux deux cavaliers allemands ; l’un est abattu, l’autre blessé. Quelques instants plus tard, c’est un motocycliste qui voit sa mission terminée par le fusil-mitrailleur des guetteurs. Il est neuf heures, quand les troupes d’avant-garde atteignent enfin Aubel.

Cependant, il semble que la majeure partie des envahisseurs soient sur les routes parallèles à la frontière hollandaise et à la rivière la Woer, qui baigne les villages de Fouron-Saint-Pierre et Fouron-Saint-Martin. Aux endroits repérés d’avance en temps de paix, des tirs d’interdiction s’abattent à la demande des observateurs qui ont été places de tous côtés, et qui sont reliés au fort par vingt kilomètres de câble de campagne.

La D. C. A. hollandaise tire toujours beaucoup. Les avions allemands volent à très basse altitude, et le poste de Fouron est bientôt attaqué par une compagnie allemande. Le brigadierLescrenier est abattu de six balles de mitraillette à la tête, tandis que le chef de poste, le maréchal-des-logis Gosset, parvient à replier son groupe vers l’armée de campagne.

Des éléments allemands étant signalés par le poste de La Heydt, vingt-cinq coups s’abattent sur eux, et on les voit se replier derrière la crête qui nous sépare de la Hollande. Mais les guetteurs de La Heydt sont repérés et doivent employer mille ruses pour se replier vers le fort, tout en continuant les observations.
Cloche observatoire du bloc P après le bombardement.

A ce moment, le Ct. A./C. A.[6] signale une forte batterie installée près de Withoek, en Hollande, et qui pilonne Eben-Emael. Le tir étant observé, une salve de cent coups s’abat sur ce gênant  et le réduit au silence. Le Ct. A./C. A. téléphone lui-même sa satisfaction aux pointeurs.

L’infiltration continue et, vers 10 heures, le fort est virtuellement encerclé.

Les patrouilles.

Les postes mobiles de guet ont dû se replier. Il reste les postes d’observation des quelques points stratégiques, mais il importe de jeter un coup de sonde pour connaître les diverses positions.

Deux patrouilles de volontaires partent et rapportent des renseignements précieux. Pour prouver leur « contact » avec l’ennemi, ils poussent le luxe jusqu’à rapporter des « pièces à conviction » : fusil, pistolet automatique, jumelles. Une des patrouilles signale l’occupation d’Aubel. Les Allemands sont à la gare, à la poste et sur la place. L’ordre de tirer sur Aubel est donné. Cinq cents coups arroseront le village. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus, le sang-froid du commandant et de ses officiers réglant le tir avec le plus de précision possible pour épargner la population qui n’a pas été évacuée, ou de braves artilleurs qui, presque tous, sont de la région et qui tirent peut-être sur leur propre maison. C’est une heure tragique pour la garnison ! Les observateurs nous apprennent que le tir a été efficace et qu’aucun civil n’a été atteint.

Vers 12 heures, le poste de Mauhin ne répond plus. Voilà un secteur important neutralisé ; des coups dangereux nous viendront de là.

A 14 heures, les patrouilles repartent, mais peut-être trop enhardies par le succès de la randonnée du matin, elles se sont aventurées trop loin. Le fort est encerclé définitivement avant qu’elles puissent rentrer.

A 19 heures, les M. C. A. rentrent, et les barrages sont mis aux postes d’entrée. A la fin de cette première journée, le colonel Modard félicite le commandant pour les tirs accomplis ; notre début dans la campagne est remarquable, paraît-il.

Premières victimes. – Service médical.

La journée s’achève; nous sommes repliés sur nous mêmes et les derniers dispositifs pour soutenir le siège sont pris.

Lentement la brume envahit le pays, la nuit s’étend et les sentinelles, le doigt sur la gâchette, sont aux postes de guet des coupoles et des cloches d’observation. Les obus allemands atteignent de temps à autre nos ouvrages sans y faire beaucoup de dégâts. Ce sont des 8,8 de rupture, tirés par les FLAK de la D. T. C. A. allemande.

Plusieurs sont repérés et réduits au silence ; des explosions sont observées et notre tir est si précis que les habitants, restés terrés dans leurs caves, sont menacés par la soldatesque qui les accuse d’espionnage pour nous.

Vers 9 heures, des ombres glissent, approchent des barbelés qui sont écartés ; la sentinelle fait les sommations… silence… deux silhouettes se dressent et tentent d’escalader la clôture… une salve, les corps s’écroulent… Hélas ! les deux victimes sont les patrouilleurs qui essayaient de rentrer au fort sans s’être fait reconnaître.

Louys est tué net, une balle au poumon ; Van Ingelgom est blessé à l’épaule… un troisième patrouilleur parvient à se faire identifier et on organise immédiatement les secours. Les barrages sont enlevés, les barbelés déplacés. Le docteur Maréchal est le premier au poste et se glisse jusqu’aux victimes. Van Ingelgom est rentré ; Louys est tombé de l’autre côté des barbelés, il est mort … il sera impossible de le ramener tout de suite, les rafales de mitrailleuses crépitant dans notre direction… il faut se replier en vitesse.

Le lieutenant Maréchal parvient cependant à se glisser près du corps de notre ami et s’assure qu’il ne respire plus et qu’il est impossible de le dégager. Van Ingelgom est descendu à l’infirmerie.

L’installation sanitaire du fort d’Aubin est tout à fait au point. Salle de visite et dispensaire, salle d’hospitalisation et salle d’isolement, salle d’opération avec les appareils de stérilisation les plus modernes et un matériel en parfait état.

Le service médical est assuré par le lieutenant-médecin Georges Maréchal, qui est vraiment l’homme qu’il faut dans un fort : courageux sans forfanterie, audacieux sans imprudence, conservant un calme serein, même devant les situations les plus tragiques.

Il sait que sa vie nous est précieuse, car il nous est indispensable ; aussi ne s’exposera-t-il jamais inutilement. Mais lorsqu’un homme est en danger, rien ne peut entrer en ligne de compte, et son audace est superbe. Au point de vue médical, nos deux médecins – car il y a aussi le brave Albert Delrez, qui est « interne » au fort – nos deux médecins, dis-je, rivalisent de compétence. C’est grâce à eux, à leur dévouement et leur abnégation, à leurs nombreuses nuits de veille au chevet des blessés, que nos pertes seront des plus réduites. Travail tenace et peu spectaculaire que celui du service de santé, mais combien important ! Ceux qui racontent un siège oublient parfois, involontairement, je le veux bien, ces dévouements, et c’est dommage.

Il y a aussi les « pilules », nos braves brancardiers. Il faut du cran pour aller dans une coupole battue par la mitraille rechercher un camarade blessé, il faut surtout beaucoup d’abnégation et de charité pour donner à tous les blessés le réconfort et les soins, être sur pied à toute heure et parfois au moment où un instant de repos est possible. Un coup de téléphone annonçait : un blessé au bloc 0 ; une équipe filait à la salle d’opération, une autre au secours de la victime.

Cette première journée du siège est passée, tout est mis au point, sous le feu de l’ennemi. Il n’y a pas encore eu de gros bombardement ; il est vrai que tout cela est relatif !

11 mai.

Les Allemands se lèvent tôt ! Il faut le croire, car à deux heures du matin la vigie signale du mouvement du côté de Saint-Jean-Sart, et à quatre heures, de tous côtés on nous expédie des obus de tous calibres. Ces messieurs poussent la gentillesse jusqu’à déposer, à dix mètres d’une cloche, un 320 non éclaté : on ne peut être plus gentil que d’envoyer un échantillon sans valeur afin de montrer la ration qu’on nous destine. Nous saurons plus tard que cette fourniture est faite par un gros canon sur rails qui opère de l’autre côté de la frontière.

Vers neuf heures du matin, le concert est complet. Sur certaines coupoles, on enregistre jusqu’à vingt et vingt-cinq coups à la minute. Le commandant me téléphone d’aller « faire un tour » pour m’assurer du moral des hommes. Au moment où je vais grimper au bloc des mortiers, le lieutenant Luyssen me rencontre et m’accompagne.

Le bloc est soumis à un bombardement intensif, les hommes qui reçoivent ainsi le baptême du feu ont été impressionnés par les premières décharges. Il y a de quoi, et on peut dire que celui qui n’a jamais eu peur dans sa vie, c’est celui qui n’a jamais été en danger…

Tout doucement, cependant, l’impression de sécurité s’affermit, le toit est solide, ça tient ! Et les figures se détendent, et on s’habitue, et on siffle un air, d’abord pour se donner contenance et puis parce qu’on est à l’aise, et voilà qu’un accordéon sort… et pendant que les Boches accompagnent de leur pilonnage massif, gars de Neufchâteau chantent à tue-tête : « Bonsoir, Marie Clapsabots… »

Trois veinards.

De là, avec le lieutenant Luysen, nous allons voir le guetteur du P. O. On est bien à l’étroit dans une cloche d’observation. Pendant une demi-heure tous trois inspectons l’horizon sur la vallée de la Bel et enregistrerons les coups d’impact des obus de tout calibre que l’ennemi nous destine.

Ping… pang ! sssss… ping ! c’est la sarabande ! En face d’eux, à dix mètres, se trouve toujours le fameux 320 qui n’a pas éclaté. Ce que c’est impressionnant de se trouver ainsi en face d’un engin de mort qui vous était destiné… on a l’impression obsédante que, comme une bête sauvage, il va bondir d’un moment à l’autre et vous envoyer … ad Patres !

Une demi-heure plus tard, nous descendons et regagnons le « sas », nous félicitant de ce moment passé dans la cloche. Tout a été si calme…

Tout à coup, un fracas de tonnerre… un corps qui fait pouf… et dégringole les trois mètres d’échelle qui conduisent à la cloche… l’observateur arrive, blanc comme un linge… un obus a traversé la cloche, passé au-dessus de la tête de l’homme et pénétré dans le blindage… sans éclater.

Luysen ne fait qu’un bond, le voilà déjà dans la cloche… il « récupère » un G. P. (pistolet à grande puissance), les jumelles, et… apporte la tête d’obus encore chaude. C’est un 8,8 de rupture en métal spécial… il montre l’engin aux hommes, quand un nouveau fracas se produit et la cloche vole en éclats… un nouvel obus est entré et cette fois a explosé… il n’y avait plus personne, heureusement. Mince de veinards !

L’émotion est forte, mais comme le commandant le note dans son rapport, on a vite fait de se ressaisir et de reprendre confiance. Awouters, « le rescapé », est déjà en route ; avec poutres et sacs de ciment, il refait un abri qui lui donne autant confiance que les aciers les mieux trempés.

L’assaut.

Le travail de réfection est à peine terminé que les mitrailleuses crépitent de partout. Les mortiers 81, avec leur petit aboiement caractéristique, lancent les bombes à ailettes ; les canons crachent les boîtes à balles, arrosant le terrain et envoyant des salves nourries aux batteries qui sont observées…

Les Allemands arrivent en rangs serrés. Ils marchent le torse nu, la mitraillette au poing, les grenades aux bottes… Leur entrain est incroyable… effrayant, même, il en tombe, il en tombe… il en revient de plus en plus. Les observateurs signalent les effets terribles de notre tir; aussi chacun s’y met avec ardeur et double la ration. C’est un feu d’enfer. Dix fois l’ennemi tente d’approcher des fossés, il est chaque fois refoulé avec de telles pertes qu’il finit par renoncer à son projet.
Bloc d’entrée. Coups de plein fouet.

L’alerte a été chaude. Un moment donné, Neufchâteau est submergé, les armes ne suivent pas et les forts voisins conjuguent leurs efforts pour nous dégager. Barchon met un bon coup et tire avec un entrain endiablé. De son côté, Battice y met un bon coup aussi : ses 120 tirent tellement juste et les officiers de tir, en liaison avec notre commandant, comprennent si bien nos indications qu’il n’y a pas de gaspillage de munitions : les coups font but à chaque salve.

Après une si belle réception, la politesse est de reconduire ses hôtes. Nous en connaissons les règles les plus élémentaires, et les fusants et les mitrailleuses conduisent les assaillants jusqu’à leur point de départ.

Il s’agit maintenant de reconnaître les dégâts et les réparer. Il y a quelques blessés légers. Ils sont déjà soignés. La fenêtre du BI est enlevée, la lunette du CII est démolie, la cloche Mi droite du BI et gauche du BII sont atteintes de coups d’embrasure. Cloos et Idon les réparent avec les moyens du bord.

A ce moment, le pilonnage de 8,8 redouble. Un coup d’embrasure bloque une coupole, abîmant le tube d’un 75. On joue de déveine au BH : une explosion prématurée met à mal le tube d’un 75…

Il n’y a pas de tube de rechange !…  Pendant que, sous le feu, le lieutenant Radoux et Idonvont travailler au chalumeau, le bureau de tir fait lancer l’appel suivant à l’armée de campagne :

« Envoyez-nous par avion tube 75 de rechange. »

On était loin de se douter de ce qui se passait en Belgique. La réponse est tout à fait ahurissante :

« Ignorons où se trouve fonderie de canons … »

Et les jours se suivent, répétant une alternance de bombardement et d’accalmie. Le mardi 14, il est enfin possible d’aller rechercher le corps de Louys. Avec précaution, les barrages sont enlevés, les guetteurs de tous les postes alertés, une reconnaissance s’installe, le fusil-mitrailleur en arrêt, et le lieutenant Maréchal, accompagné de l’aumônier, flanqués de mitrailleurs, s’avancent sur la rampe d’accès du bloc P. Morelle, Dejardin et Nix écartent les barbelés et dégagent le corps dé notre malheureux Louys ; les deux brancardiers l’enlèvent et on le dépose dans une fosse qui a été creusée au pied du bloc P. Une tôle épaisse est placée qui protégera la tombe de notre ami.

Sur le bord du fossé, le corps d’un Allemand est resté en équilibre, mais il faudra attendre le 16 pour trouver une accalmie qui permette une expédition tout autour des fossés.

En effet, le 14 et le 15, les bombardements ennemis sont incessants ainsi que les tentatives d’approche, chaque fois repoussées par les mitrailleuses et les boîtes à balles. Et voilà que le 16, dès l’aube, le calme est complet, silence partout, on ne voit rien ni dans la vallée, ni dans les bois.

Profitant de ce calme nouveau, une équipe composée de l’adjudant Cloos, des soldats Morel, Dejardin, Nix et moi-même, munis d’une pioche, d’une pelle, d’une échelle et d’un câble de T. S., s’avance. Il s’agit d’aller avec précaution, car le corps est mal placé ; pour l’approcher il faut se découvrir et risquer une rafale ennemie.

A peine le corps est-il descendu qu’une alerte est donnée, une aviette de reconnaissance survole les fossés… Chacun se plaque à terre derrière des mottes de terre ou contre le mur de contre-escarpe, l’avion passé on reprend le travail, mais bientôt il revient plus bas. Stop… on se camoufle. Aussitôt on reprend l’ouvrage et Helmut Meller (c’est le nom de l’Allemand) est enterré.

Voilà que pour une troisième fois l’avion revient vers nous. On dit que les meilleures farces sont les plus courtes ! C’est l’avis de Cloos. Armé de son fusil-mitrailleur, il attend stoïquement, aussi calme qu’à l’exercice. L’avion est à cent mètres de hauteur… tac tac tac tac … et les Allemands apprennent ce qu’il en coûte d’être indiscret… L’avion est touché… et nous rentrons précipitamment. C’est ce qu’il y avait de mieux à faire.

Revenant au bureau de tir afin de remettre au commandant les papiers et les documents trouvés sur l’Allemand, je suis surpris par l’atmosphère d’héroïsme qui y règne. Sur le tableau de son P, C., le commandant a tracé la devise des d’Ardenne : « Regi et Patriae Fidelis ! » Et il raconte ce qui s’est passé pendant que l’équipe était dans les fossés.

Le colonel allemand Runge s’était présenté à la poterne du bloc P. et avait demandé à voir le commandant. Les yeux bandés, il est introduit par le lieutenant Maréchal, et le commandant le reçoit à la limite des barrages. Le messager allemand vient proposer une capitulation honorable de la position.

La réponse du commandant est claire et spontanée. Les Allemands avaient amené des otages de la population civile qui n’avait pas été évacuée. Tout d’abord, il exige le renvoi des otages, puis nettement :

– Comment osez-vous me parler de reddition ? Je suis officier, j’ai juré sur mon honneur de défendre cet ouvrage jusqu’à épuisement de mes moyens, il n’est pas question de me rendre.

Cette attitude en impose à l’Oberst qui se cale en position, et saluant le commandant lui demande l’honneur de lui serrer la main.

Un répit d’une heure est accordé à la garnison. Si, le délai passé, le drapeau blanc n’est pas hissé, le fort sera l’objet d’une attaque sans précédent. Le Haut Commandement allemand a décidé d’en finir.

Une heure, c’est vite passé… Les ordres sont donnés, les organes de guet sont renforcés, les brèches colmatées, les pièces mises en ordre de marche, les munitions dans les soutes de sécurité afin de prévenir toute explosion si un projectile entrait dans l’organe de tir.

Les hommes sont abrités et on attend… Les officiers qui ne sont pas de service au bureau de tir se partagent les divers postes afin d’être auprès des hommes… Encore dix minutes … Que vont-ils nous envoyer comme dégelée ? On connaît leur goût du kolossal, dans quatre minutes cela va barder…

Ça y est, l’heure est passée. Silence… Il est exactement 13 h. 30, on attend… Il est 14 heures… toujours rien, un silence de mort plane sur toute la campagne, les périscopes fouillent en vain dans tous les sens. Tout est calme, le soleil radieux illumine les vallées de la Berwine et de la Bel… Rien ne bouge… Il est trois heures, les hommes ont les nerfs en boule… Un loustic se demande si les Boches n’ont pas levé le siège… Qui sait ?

Ce qu’il en coûte de mentir !

Il est à peu près quatre heures… Drinn drinn… le téléphone… C’est Battice qui nous dit :

« Une colonne venant d’Aix-la-Chapelle semble se diriger vers Aubin, elle vient de quitter Aubel… »

Ce sera un dérivatif heureux pour nos artilleurs excédés par la tension nerveuse à laquelle on les soumet. Tous les postes téléphoniques en simultané[7], le commandant ordonne :

– Dès que la colonne sera en vue, laissez-la avancer, et au moment où la tête aura atteint les 3 Cheminées – c’est le lieu du croisement de route – feu de toutes les pièces et tir à vue à volonté.

Lui-même grimpe dans une coupole, agile comme un gamin.

La réception est grandiose… instantanément une pétarade fortissimo renverse les véhicules qui prennent feu, les mitrailleuses y enferment les occupants qui tentent la fuite… Quel nettoyage !… Camions et voitures ne forment plus qu’un amas informe de ferrailles… Nous saurons plus tard que vingt-quatre officiers de l’Oberfeldgendarmerie ont été tués. A Aix, le bruit courait que tous les forts de Liège étaient pris, que la route était libre… Le silence qui nous agaçait tant avait trompé les oberfeldgendarmes…

Kolossal

Les heures passent et le même silence entoure la position fortifiée d’Aubin-Neufchâteau ; cela devient étrange, même inquiétant… Au bureau de tir comme dans les organes, on reste sur un « qui vive » enrageant… Le lieutenant Renglet, calme et réaliste, déclare :

– On ne perd rien pour attendre.

Il a peut-être raison.

La brume s’étend, le soir tombe lentement, lorsque tout à coup, à vingt heures exactement, tout l’horizon s’enflamme… le sol tremble, les coups pleuvent à une cadence infernale : c’est l’orchestre complet, depuis la basse des grosses pièces jusqu’aux glapissements stridents des 8,8 et des 3,7. En veux-tu ? En voilà ! Et ça vient de partout, de Hollande et d’Allemagne, de la vallée de la Woer comme de celle de la Berwinne, le fond du Val-Dieu et les hauteurs deMauhin et de Wodémont sont embrasés.
Vue sur le fort.

Que faire quand on attrape une douche, sinon faire le gros dos et attendre que cela passe ? C’est ce que nous faisons. Les coupoles sont solides, les cloches tiendront ce qui sera possible, le béton est d’excellente qualité… Un fait certain, c’est que tant qu’ils tireront, ils ne viendront pas. Donc, tous dans les locaux de détente, et à la première accalmie, à vos pièces et… à la réparation.

Nous sommes le 16, à vingt heures. L’averse dure jusqu’au 18 à l’aube ! On n’accusera pas les Boches d’être avares… Il faut croire que ce petit fort les emb… terriblement ! Après la reddition, le major allemand d’artillerie nous dit qu’il nous a expédié mille tonnes de projectiles pendant ces trente-six heures. Merci du peu !

Les P. O.

Puisque nous avons du loisir, le bombardement ne permet autre chose que d’attendre qu’il soit fini, il n’est pas question de lever les coupoles sous cette drache de fer… Allons faire un tour aux postes d’observation extérieurs.

Comme on le sait, les forts souterrains ont des « yeux » très loin dans les campagnes ; à chaque crête de visibilité, les vallées sont surveillées et les trafics de l’ennemi signalés et interceptés. Les tirs sont précis et efficaces, car tous les passages importants sont repérés depuis de longs mois. C’est ainsi que sur les indications d’un poste d’observation, des véhicules allemands ont pu être suivis et détruits en pleine fuite sur une grand’ route.

Les P. O. n’ont pas eu tous la même vie. Certains étaient à découvert et ont dû se replier devant l’avance allemande. Ils le firent avec une telle habileté parfois qu’ils mériteraient d’être cités en exemple. Celui de La Heydt par exemple. L’équipe Awouters, Vielvoye, Tossen,Mannens, qui, grimpés sur les arbres sous lesquels les « Grenzwacht » passaient, continuaient à être en communication avec le fort ; quand le gros des Allemands arriva, ils parvinrent à décrocher et, avec des ruses de braconniers, à se faufiler entre les postes avancés et rentrer au fort.

C’est un autre, que nous appelions N. V. 2, qui, attaqué par l’infanterie allemande, est dégagé par nos 75 et résiste plusieurs jours. Au moment de se rendre, il hisse le drapeau blanc. Les Allemands approchent… Un des leurs bute sur un pieu de barbelé, tombe sur une mine et le voilà parti en l’air avec son camarade… On ne les a jamais vus descendre. Le poste, qui s’était rendu, est resté plusieurs jours avant que les Allemands osent encore s’approcher !

  1. V. 5 a tenu dix jours ! C’est là qu’est mort notre brigadier Jacques Demain.

Jacques Demain.

Un bon gosse, vrai fils de son père, le commandant Demain, de Huy, et victime de la guerre 14-18. Jacques est un soldat dans toute l’acception du terme, il aime le « service », aussi il n’est pas étonnant de le voir se présenter comme volontaire dès la première patrouille. Il accomplit sa mission avec une témérité et une prudence rares. Les termes semblent se contredire, mais c’est la caractéristique de Demain : une « fougueuse prudence »… Il va à Aubel, revient chargé de renseignements précieux ; il repart à Fouron, à Berneau, à Warsage, prend note des emplacements et calibres des pièces allemandes et rentre au poste N. V. 5 à la tombée de la nuit. Il est impossible d’atteindre le fort qui est investi de toutes parts. Demain a été légèrement blessé, il est plein d’appréhension et me téléphone longuement, puis repart en reconnaissance. Il est suivi par un Allemand. Au moment où celui-ci épaule, Jacques fait de même… les deux coups partent et tous deux s’écroulent frappés à la tête.

Parfois c’est le drame. A. M. V. 11, le maréchal-des-logis Bartholomé est au poste de guet avec son compagnon. Tout à coup, les Allemands attaquent et le soldat Nyssen tombe, tué net d’une balle à la tête. Les coups pleuvent et Bartholomé est enfermé dans sa coupole sans pouvoir avoir de secours ni se retirer. Nyssen, en tombant, a calé la plaque de sortie… Un tir de protection est déclenché par le fort qui le dégage. L’alerte a été chaude !

Heure d’émotion ! La messe dans le fort.

Nous avons vu la rude journée du 16, avec la demande de reddition et la magnifique réponse du commandant d’Ardenne. Ce jour-là, la Belgique entière communiait à notre émotion et les milliers de réfugiés, sous les abris de France, furent réconfortés par le message du Roi Léopold III aux forts de Liège.

C’est en effet le 16 que l’I.N.R. diffusait :

« Allo, allo !… forts de Liège… allo, allo !… forts de Liège m’entendez-vous ? J’appelle les forts de Liège, j’appelle les forts de Liège, j’appelle les forts de Liège. Colonel Modard, commandants des forts, officiers, sous-officiers et soldats de la position fortifiée de Liège, quirésistez jusqu’au bout pour la Patrie, Je suis fier de vous ! »

Ces heures-là ne s’oublient pas !

Le soir, le commandant nous annonce que le fort d’Aubin-Neufchâteau est cité à l’Ordre du Jour de l’Année et de la Nation. Il l’a bien mérité.

« L’Colletbeû » !

Sur la grand’ route se trouve une plaque en fonte sur laquelle il est écrit « M. D. N. – Défense de toucher. » Il suffisait d’enfreindre cette défense pour trouver le réseau des téléphones des forts de Liège. Aussi, dès le 1l mai, nous entendions des grattements sur les lignes et nos communications étaient chicanées.

Mais l’initiative privée a du bon ! Une ligne, non prévue sur les plans, avait été établie entre les guetteurs de Saint-Jean-Sart (du fort de Neufchâteau) et ceux de la Croix de Charneux (qui dépendaient de Battice). Par cette ligne, nous restions donc en liaison avec notre voisin. Les Allemands nous entendaient mais ne pouvaient nous empêcher de parler.

Le brave maréchal-des-logis Dechêne, qui dans les situations les plus difficiles a toujours conservé un excellent moral, inventa de faire désormais les communications en patois de Verviers.

Je voudrais vous donner un échantillon de ces messages où les circonlocutions les plus pittoresques tendaient à dérouter un écouteur trop indiscret.

Il fallait se choisir un « indicatif ». Un cryptogramme fut lancé à Battice qui désormais, puisqu’il est un centre colombophile important, s’appellera « L’Coletbeû[8] » ! tandis que le commandant d’Ardenne choisit le nom de « vi maïeté[9] »… et ainsi va !

Quelle ne fut pas la surprise des officiers du fort, lors de la reddition, de se voir interroger par l’Etat-major allemand :

– Colletbeû, où ça est ?… Nous afons beaucoup entendu à téléphone : « Ici, Colletbeû », mais nous pas trouffer sur la carte…

A la prochaine édition on y pensera !

Réception.

Le 18 à l’aube, le bombardement ralentit. On sait ce que cela veut dire et chacun se prépare à recevoir dignement ceux qui vont s’approcher. Les cloches d’observation ont bien tenu et les fusils-mitrailleurs sont en place ; les artilleurs sont à leurs pièces et l’assaut qui s’est déclenché n’a aucun succès ! C’est en vain que les Allemands montent et remontent vers la position, les boîtes à balles pleuvent, les mitrailleuses crépitent et le feu d’enfer, de Neufchâteau cette fois, oblige l’assaillant à rentrer dans les bois qui entourent le fort.

Une accalmie sur cette équipée et on va en profiter pour placer dans les fossés les quelques quatre-vingts mines qui restent au fort. Le lieutenant Luyssen et moi sommes à la poterne d’entrée quand on parle d’exécuter cette sortie. C’est toujours la même équipe : Morel, Nix, Dejardin et Cloos qui sortiront. Pendant qu’on prépare les mines, Luyssen entend la réflexion d’un homme que le bombardement de la veille et le dernier assaut ont impressionné : « C’est facile, du bureau de tir, de donner l’ordre de sortir… »

– Vous avez entendu, me dit Luyssen ? On y va ?

Aussitôt, pour rendre du cran aux hommes, nous sortons de la poterne, allons au goulot d’accès où la grille a été cisaillée par les balles. Sur la rampe d’accès, un compresseur a été abandonné et gêne la vue ; nous le basculons. Nous enhardissant, nous nous étendons sur l’herbe de la rampe d’accès et y grillons une cigarette… Un quart d’heure après, nous rentrons chercher l’équipe qui posera les mines. Cette petite démonstration a galvanisé le courage des volontaires qui accomplissent leur tâche avec une dextérité remarquable. Le fossé est truffé de mines. Morel et Dejardin sont nommés brigadiers pour leur dévouement.

L’après-midi de ce 18 mai, nous sommes gratifiés d’un violent bombardement suivi d’un nouvel assaut qui est repoussé comme celui du matin, mais cette fois nous avons des victimes : Bosman est blessé par les éclats d’un coup d’embrasure à la coupole B II ; Wattaer, le maréchal-des-logis, Louis et Pinkers sont blessés, rien de grave heureusement.

Du bloc 0, on assiste à un violent bombardement du côté de Pontisse et de Barchon.

Un télégramme du vaillant major Simon, nous dit : « Courage, amis du Sud contre-attaquent ». Mais le feu de l’artillerie allemande pilonne les deux forts et à 14 heures Pontisse hisse le drapeau blanc ; à 15 heures, c’est Barchon qui se rend.

Il reste trois forts de la position de Liège qui affrontent l’ennemi : Tancrémont, qui se rendra un jour après la capitulation, Battice et Neufchâteau, qui font équipe et tomberont presque en même temps.

Dernière étape !

Le lundi 20, à 5 h. 30, la vigie du bloc P signale un parlementaire. C’est le capitaine Lannoy qui le reçoit. Mais le Commandant est vite à la poterne d’entrée.

Le parlementaire allemand est accompagné du Révérendissime Père Albéric, abbé du Val-Dieu et ami personnel du Commandant et des officiers du fort. Le vénérable prélat est dans un état piteux. Requis par les Allemands comme intermédiaire, il a mis près de deux heures à franchir le kilomètre qui le séparait de nous, tant nos tirs étaient précis et fréquents. Sa soutane blanche est maculée de boue.

Le Père abbé est porteur d’une lettre du général allemand demandant la reddition. Il nous apprend aussi que les familles de nos soldats sont en bonne santé, qu’il n’y a pas de victimes dans la population civile. Il félicite la garnison de son héroïque résistance. Mais l’officier allemand intervient :

– C’est par humanité, parce que le général Korner admire la garnison qu’il offre la capitulation avec les honneurs militaires.

On se doute de la réponse du commandant d’Ardenne. Elle est nette :

– Non

L’officier allemand insiste :

– Vous avez déjà tiré autant de coups, il ne vous reste presque plus de munitions.

– Nous verrons, dit le Commandant, si vous savez bien compter !

– Le haut commandement allemand a ordonné d’employer les moyens les plus violents…

– Nous les apprécierons !

On se croirait dans la légende !

Les parlementaires se retirent. Selon les lois de la guerre, une trêve d’une demi-heure au minimum doit suivre le départ du parlementaire, mais l’ennemi est en rage ! Pendant que le lieutenant Maréchal ferme les portes du grillage, les coups partent. Cette fois nous encaissons !
Le commandant d’Ardenne.

La première salve tue, à son poste de guet, Louis Schmetz et blesse son compagnon. Ce dernier parvient à descendre seul l’échelle de la cloche, mais les éclats tombent à cadence tellement précipitée que, malgré toute leur ténacité, les brancardiers n’arrivent pas à dégager le corps de Schmetz avant dix heures.

Au moment où Schmetz est atteint au bloc P, Martin est touché au bloc 0, il est gravement blessé à la face. Avec le brancardier Hennebert, je pars à vélo par les couloirs pour porter secours. Au moment où je vais passer le « trou d’homme » qui donne accès à la cloche de guet, le brancardier me dit :

– Monsieur l’aumônier, mettez votre casque !

M’agrippant à l’échelle, je mets le casque tant bien que mal sans passer la jugulaire, bien heureusement, car je me suis à peine approché du blessé qu’un obus éclate et un fragment entraîne le casque qui dégringole les trente-cinq mètres d’escalier de fer.

L’une après l’autre, les cloches d’observation sont perforées de coups de plein fouet des canons à tir rapide 3,7 et 8,8 allemands et les dégâts sont considérables. Bientôt le fort se trouve aveuglé, les angles nombreux ne peuvent plus être observés.

Les coupoles tirent de leur côté de façon intense et les mortiers crachent leurs bombes sans arrêt. Ce sont les mortiers qui s’avèrent le plus utiles, car leurs embrasures, à l’abri des coups ennemis, les rendent moins vulnérables. Pendant le siège, ils ont tiré 5.265 coups.

Assaut et occupation du massif.

Voilà qu’un coup direct emporte le phare du coffre II et le canon 4,7 qui flanque le fossé Est du fort. Le servant Straetmans, est tué à son poste, le brigadier Denis est gravement contusionné.

Vite les secours s’organisent : le lieutenant-médecin Maréchal est le premier, suivi de l’infirmier Hennebert et du prêtre-brancardier Boulangé. Straetmans a été tué sur le coup. Denis se plaint de graves douleurs au côté et ne sait pas se mouvoir, il est descendu à l’infirmerie où on constate une hémorragie interne très grave. Le pauvre gars mourra doucement entre mes bras le 21, à l’heure même où les Allemands pénètreront dans la caserne souterraine.

Le tir ennemi est réglé et les explosions se succèdent dans la casemate, le séjour est impossible, les hommes descendent suffoqués.

Les Allemands qui s’étaient précipités dans le fossé attaquent le coffre par le trou et sont maintenus à distance par le lieutenant Luyssen qui jette ses grenades à tour de bras… mais un lance-flammes entre en action ; il faut bien lâcher pied également.

Le lieutenant Modave, un brave aussi celui-là, s’offre à aller en reconnaissance, mais arrivé à mi-hauteur des escaliers, il entend les voix et le bruit des Allemands pénétrant dans la casemate. Il n’y a plus d’espoir de ce côté. Il faut absolument « neutraliser » ce point. Contre- attaquer est impossible, un seul Allemand avec des grenades qu’il laisserait tomber dans la cage d’escalier, profonde de trente mètres, tiendrait en respect les meilleures volontés.

Le Commandant ordonne de miner le coffre. Le soldat Renaud s’offre à placer les détonateurs. Deux cent quatre-vingts kilos de tonite sont amorcés.

Ayant fait évacuer tous les hommes, le Commandant reste avec le lieutenant Radoux, le sergent Dewolf et le soldat Renaud ; avec un brancardier, je me tiens à quelques mètres, prêt à porter secours.

Le feu est mis aux poudres, la Voûte se fend jusqu’à l’extérieur du sas ; une épaisse fumée noire s’élève et est observée du B III. Le C II n’est plus !

Pour son dévouement, le soldat Renaud est promu caporal.

Mais le manque de flanquement va se faire rapidement sentir. Les débris du coffre sont à peine retombés que les pionniers allemands attaquent de ce côté. Des assaillants attaquèrent sur le flanc Sud, tandis que d’autres se faufilaient vers la poterne d’entrée du B III

Vers 4 heures, les troupes d’assaut prennent pied sur le massif central et immobilisent les coupoles avec leur lance-flammes, et les pionniers travaillent à miner les cloches qu’ils ont pu atteindre.

L’aide de Battice.

Un accord avait été fait entre le Commandant d’Aubin et celui de Battice ; en cas d’extrême urgence, le poste de T.S.F. devait, sur l’onde de Battice, lancer l’appel « TZ INF », « TZ INF », c’est-à-dire « tirez infanterie. »

Depuis le début de l’attaque de son P. O. de Jonckay, le fort de Battice observait notre situation.

Dans son journal de campagne, le lieutenant Lequarré, de Battice, nota :

« Nous pouvons observer la violence du bombardement sur le fort de Neufchâteau ; des colonnes de fumée et de terre s’élèvent jusqu’à 150 et 200 mètres de hauteur. »

Cette fois ce sont des fusées qui s’élèvent et marquent la progression des troupes allemandes. L’appel de Neufchâteau est entendu et Battice tire, tire de toutes se coupoles. Les Allemands qui sont tapis sur le massif central et qui l’occupent entièrement sont pris dans un tourbillon de fer et de feu. Les 120 tirent, fusant bas[10], les 75 percutant.

C’est un carnage sans nom ! Plus de 600 projectiles sont expédiés sur notre position et forcent les assaillants à se replier et abandonner la lutte.

L’ennemi, lui-même, doit rendre hommage à la garnison de Battice. Dans « Sturm vorEnglands toren » (« Kleine Kriegshef’te » n° 4) il écrit :

« Battice donne  un exemple digne d’être cité dans les écoles pour son action de coopération de forts isolés dans la guerre de forteresse. Il tire, bien qu’il soit lui-même pris sous un feu intense. Malgré la nébulosité, le feu de ses canons est supérieur. »

Le soir vient doucement et Neufchâteau répare ce qu’il y a moyen de réparer encore.

Il y a très peu de victimes dans la garnison : trois morts et un blessé grave qui mourra le lendemain, quelques brûlés par les lance-flammes, mais très superficiellement. Le moral reste ferme. Hélas ! le matériel est en piteux état. Le mur de contrescarpe[11] est arraché sur plusieurs dizaines de mètres de longueur des entonnoirs de 15 mètres de diamètre sur 10 de profondeur ont été creusés par les bombes d’avions et les mines qui ont sauté dans les fossés. La cheminée d’aérage du bloc 0 menace de s’écrouler, celle du P. est hors service. Toutes les cloches de guet sont détruites.

Derniers jours !

Dès l’aube, les Allemands bombardent de toutes leurs grosses pièces. Les coupoles de Neufchâteau répliquent, mais les incidents de tirs se multiplient.

Pendant ce temps, le Commandant fait sauter tout ce qui ne rend plus service afin de ne laisser aucune brèche à l’adversaire.

A 10 h. 30, l’ennemi monte à l’assaut ; le fort de Battice est soumis à un tir d’interdiction violent.

Le correspondant de guerre allemand qui prit part à l’attaque écrit

« C’est maintenant que nous allons voir si les lourds bombardements de ces dernières heures ont enfin épuisé les nerfs de la garnison qui, depuis dix jours, résiste dans sa caserne souterraine, et si la puissance défensive du fort est décidément paralysée.

« Une minute… deux minutes… silence sur Neufchâteau. De Battice seulement gronde l’écho des coups de notre artillerie qui redouble. Une troisième minute. Elle n’est pas écoulée que talc talc talc talc ! Le Belge se défend à nouveau ! N’en a-t-il pas encore assez ? »

L’assaut est arrêté. C’est le vingtième depuis l’investissement de la position, mais les munitions s’épuisent. Les coupoles sont décidément hors service. A 12 heures, un obus atteint le bloc 0 et touche les mines ; l’ouvrage saute. Heureusement, il est inoccupé !

A 12 h. 30 le B II est miné et saute à son tour. Et ainsi, les organes sont détruits l’un après l’autre, les hommes descendent au fur et à mesure dans la caserne souterraine où l’inaction forcée leur pèse terriblement.

C’est le moment le plus pénible du siège. Comme un malade qui sent la paralysie l’envahir peu à peu, la garnison se sent mourir lentement et sans moyen de réagir. Soudain il est 13 h. 30, un choc formidable secoue tout le massif… 13,35 heures, une nouvelle secousse, et de cinq en cinq minutes, les « Stukas » piquent sur le fort, lâchant des bombes de 1.600 kilos. La déflagration se fait sentir à plus de 200 mètres du point de chute.

Pendant ce temps, l’ennemi s’est glissé dans les fossés. Les grenades glissent dans les tubes de lancement, et la casemate de 4,7 du CI se défend jusqu’à épuisement de ses munitions.

De son côté, le Commandant a réuni son conseil de défense. Un dernier essai est fait pour obtenir l’appui de Battice. Là aussi la situation est tragique : une seule pièce de 75 est encore capable de tirer. Il n’y a plus de grenades, les munitions de 4,7 sont épuisées, les 7,5 et les mortiers sont hors de service et ont sauté, enfin il n’y a plus de balles traçantes pour la défense de nuit. Telle est la situation. Dans ces conditions le conseil décide la reddition de 1’ouvrage.

Un télégramme est envoyé à Battice :

       « Toutes pièces hors d’usage. – J’ai fait sauter les bâtiments. – Merci pour votre aide. – Bonne chance à tous.

Commandant Oscar d’Ardenne. »

Il est 17 h. 10.

Reddition.

Le drapeau, blanc va être hissé. Mais par où ? Toutes les embrasures sont détruites. Par un trou de lance-grenades, le drapeau blanc est glissé et aussitôt saisi par les assiégeants qui se trouvent au pied du mur. Un parlementaire attend le Commandant.

Pendant ce temps on détruit tous les documents, tout le matériel qui ne peut tomber dans les mains de l’ennemi. Le poste émetteur est écrasé à coup de masse, les appareils téléphoniques volent en morceaux : c’est un beau carnage.

Quand le colonel allemand descend dans le fort, il dit :

– C’est terrible comme vous avez tout détruit !

Et il ajoute :

– A votre place, j’aurais fait de même.

Le général Korner s’avance près du commandant d’Ardenne, lui remettant son épée en disant :

– Pour sa belle défense, votre garnison recevra les honneurs de guerre ; veuillez faire sortir vos hommes en armes.

La vaillante garnison s’en va en captivité en défilant entre les troupes d’assaut allemandes qui présentent les armes

 

[1] Cœurs Belges du 1er mai 1948.

[2]  Mitrailleuses contre avions

[3] Poste d’observation

[4] Coupoles et emplacements de tir.

[5] Détachement de liaison et d’observation.

[6] Commandant d’artillerie du Corps d’armée.

[7] La centrale électrique donnant tous les postes en même temps.

[8] Le colombophile.

[9] Vieux écaillé.

[10] Les obus fusants éclatent d’eux-mêmes, avant d’atteindre le sol, tandis que les percutants explosent au contact de l’obstacle.

[11] Rebord du fossé.

[12] Impr. St-Jean, 18, rue Carlier, Liège.

Carnet de campagne d’un Combattant   Impr. St-Jean, 18, rue Carlier, Liège.

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